L’état de la France s’affiche sur Facebook

Je n’aime pas commenter l’actualité sur ce blog (je ne suis pas éditorialiste) mais je pense que l’affaire du bijoutier de Nice mérite une petite réflexion.

Rappel des faits : mercredi 11 septembre 2013 à 9h00, une bijouterie de Nice a été braquée par deux individus armés. Alors que ces derniers prenaient la fuite en scooter avec leur butin, le bijoutier les aurait poursuivi avant de tirer trois coups de feu dans leur direction, touchant l’un d’eux mortellement.

Derrière le fait-divers tragique, les heures qui ont suivi la mort du braqueur et la mise en garde à vue du bijoutier ont permis de prendre la mesure de l’état de déliquescence de la « fraternité » en France. Et c’est grâce à Facebook que ce constat peut être dressé.

700.000 soutiens en 48 heures

Jusqu’à l’arrivée fracassante de Facebook dans notre quotidien, les faits-divers étaient annoncés dans la presse et commentés avec plus ou moins de pertinence aux terrasses des cafés. Aujourd’hui, le réseau social est le lieu de toutes les exhibitions, des images de sa vie privée à ses idées politiques jusqu’à ses pensées les plus personnelles et malheureusement les plus extrêmes.
Dans le cas du fait-divers de Nice, ce sont les réactions face à la garde à vue du bijoutier qui sont intéressantes à observer sur le web. Quelques heures après le drame, une page communautaire sur Facebook a été créée afin de recueillir des soutiens pour le bijoutier. Cela aurait pu être un simple détail – caprice d’une époque connectée – si cette page n’avait obtenu 700.000 inscrits en 48 heures. Dans le cas d’une campagne de communication, on aurait qualifié ça de « buzz ».
Seulement voilà, il ne s’agit pas d’une campagne de communication. La vague de soutien et de sympathie dont bénéficie ce bijoutier marque une vraie première dans la portée numérique d’un fait-divers : la majorité de ceux qui s’expriment sur Internet réclament l’absence de poursuites à l’encontre de ce commerçant pourtant meurtrier présumé. Pire, la plupart des commentaires sur la page dédiée saluent son geste et se réjouissent de la mort du braqueur.

Cela m’évoque cette chanson de Renaud :

Ce sentiment de haine et ces réactions sont-elles un cas isolé ? Je ne pense pas.

J’ai été confronté à ce type de réaction il y a quelques jours sur la page du MuCEM (Musée des Civilisations d’Europe et de Méditerranée) dont j’assure la gestion. Un simple message concernant la sécurité d’une passerelle s’est transformé en exutoire pour beaucoup d’internautes. Je vous invite à lire les commentaires :

Je sais ce que vous allez me dire : pour beaucoup d’entre eux, il s’agissait surtout de crier leur haine. Une haine dictée par l’extrême droite. Il y a cinq ans, j’aurais moi aussi agité le spectre de l’extrême droite et du Front National – n’ayons pas peur de nommer les choses – derrière de telles réactions.
Je serais beaucoup plus modéré aujourd’hui car sans forcément le partager, je peux comprendre ce « ras-le-bol » exprimé par de nombreuses personnes. Trop longtemps, l’argument « ces gens sont des électeurs du FN, ce sont des réactions racistes, ce sont des extrémistes » a servi de tour de passe-passe pour clore les débats et ne pas aller plus loin dans l’analyse du grave problème sociétal que posent ces réactions.

Car quel est le message (parfois sous-entendu et parfois exprimé très clairement) par tous ces gens réagissant à l’affaire du bijoutier de Nice ? Il est épouvantable pour qui – comme moi – veut croire en l’efficience de notre système : l’État ne nous défend plus et, de fait, nous devons faire justice nous-même.

La fin de la confiance en la justice ?

Depuis 2002, l’insécurité n’est plus uniquement un sujet de capitalisation politique, il s’agit également d’une manne médiatique. Combien d’émissions et de magazines usent et abusent de ce thème ? Plusieurs fois par semaine, lors de mes déambulations télévisuelles nocturnes, je tombe sur des reportages du type 24h avec les policiers de Marseille dans les bas fonds de la cité phocéenne ou mieux, Paris la nuit : trafics, violence et délinquance au cœur de la capitale ou encore l’inévitable Flics sur la Côte d’Azur, l’été de tous les dangers. Derrière ces titres ronflants se cachent le plus souvent 90 minutes d’images proprement désastreuses pour l’image de la police et de la justice française.

Parmi mes passages préférés de ces « grands reportages » (on se comprend) je vais vous citer les deux qui selon moi illustrent les raisons qui conduisent aujourd’hui une partie de la population à ne plus croire en l’efficacité du système :
– Nous sommes dans une voiture de police banalisée, aux environs d’un « quartier sensible » d’une grande ville française qui est en général Paris ou Marseille. La voiture s’approche du quartier en question et tandis que le policier montre les trafics en tout genre aux pieds des tours, les véhicules est soudain suivi par des jeunes en scooter. « Ce sont des guetteurs », explique le policier, « ils nous ont repéré. » Et finalement, tandis qu’il décide de partir, l’agent, représentant de l’ordre en qui chaque citoyen confie une partie de sa sécurité, reconnait qu’il ne peut rien faire et lâche cette phrase terrible qui écorchera les oreilles et le cœur de tout républicain : « ici, on est chez eux (cf. sur le territoire des délinquants) ! »
– Dans un commissariat, une ou deux personnes sont menottées, en attente d’être entendues par quelques inspecteurs. Petit flashback pour resituer les choses : des images tirées d’une caméra de surveillance montrent les individus en train de voler une voiture ou un scooter, ou en train d’arracher une sac ou un collier, bref, un acte répréhensible. Retour au commissariat, le visage flouté, les personnes menottées, après avoir invectivé la caméra, sont interrogées par les policier… avant d’être remises en liberté « sur décision du parquet, en attente d’un jugement », indique l’un des agents.

Ces deux situations que vous pouvez retrouver plusieurs fois par semaine si vous regardez W9 après 22h30 sont justement de celles qui sapent le moral de nos concitoyens. La sensation que la justice ne fait pas son travail ou le fait mal, au point de ne plus protéger efficacement la population contre la délinquance.
La base d’une société civilisée est la délégation de la justice à une instance haute, nécessairement juste et humaine. L’une des plus grandes avancées et notre justice a été l’abolition de la peine de mort, un crime légal immonde qui entachait la loi en la faisant meurtrière. Mais si la justice doit être humaine, parfois clémente, elle se doit de sanctionner les actes qui troublent la quiétude de la société et de répondre aux attentes des victimes. Pas la vengeance, la justice : la place d’un braqueur est en prison, pas à la morgue.

La remise en question de la justice est un sujet tabou en France. Il suffit de voir comment les questions d’insécurité sont systématiquement reléguées au ministère de l’intérieur plutôt qu’à celui de la justice. Cela se vérifie bien en observant les réactions – et les décisions – prises après chaque règlement de compte à Marseille : augmenter le nombre de policiers. Ce à quoi un Marseillais anonyme commentait la semaine dernière avec lucidité : « A quoi ça sert d’avoir 100 flics qui arrêtent si aucun juge ne condamne ? »

Comme je le disais dans mon billet sur l’affaire du déraillement de Brétigny, je suis inquiet de l’état de notre société et les réactions provoquées par les événements récents. Ces questions pouvaient jusqu’ici être éludées ou simplement ignorées par les pouvoirs publics. Aujourd’hui, le succès numérique de la campagne de soutien du bijoutier de Nice est en train d’officialiser le grave déficit de confiance que subit la justice française. Face à cela, deux possibilités : changer les choses et réformer le système pour le préserver, ou prendre le risque de voir ce genre de fait-divers se multiplier et faire de notre quotidien un mauvais remake de western.

A titre personnel, je déteste les remakes…

Photo : AFP

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