Brétigny : une société qui tombe

Drame de Brétigny

« C’est l’histoire d’une société qui tombe et qui au fur et à mesure de sa chute se répète sans cesse pour se rassurer : Jusqu’ici tout va bien ! »

La dernière phrase du film La Haine avait quelque chose de prémonitoire, même si on hésitait à l’époque à imaginer ce que serait le point final de cette chute, le fameux « atterrissage » qui était en définitive la seule chose à craindre. Je pense que nous n’avons jamais été aussi près du sol que lors des heures qui ont suivi le drame qui s’est déroulé à Brétigny-sur-Orge la semaine dernière.

Rappel des faits : vendredi 12 juillet vers 17 heures, un train parti de Paris et à destination de Limoges déraille en gare de Brétigny-sur-Orge, dans l’Essonne. Le train transportait 385 passagers : le bilan est de six morts et 62 blessés.
Seulement voilà, au fait divers tragique vient s’ajouter un élément sordide largement relayé sur les réseaux sociaux, Twitter en tête : peu après le drame, des secouristes auraient subis des caillassages et des vols (on parle de plusieurs portables subtilisés à des membres du SAMU). Pire, plusieurs fils d’info font état de « bandes » venues dépouiller les victimes.

Les réactions ne se font pas attendre : le web français s’emporte et exprime avec force son dégoût pour ces actes inqualifiables. Bien sûr, il y a un mais…

Quand l’horreur entre dans le champ des possibles

Quelques heures après la diffusion de cette info – et les nombreuses réactions qu’elle a suscité – plusieurs démentis tombent successivement : aucun vol ou caillassage n’aurait eu lieu, il s’agissait d’une rumeur. Les réseaux sociaux s’emballent à nouveau et on accuse l’extrême droite d’être à l’origine de ce coup de com’ visant à « stigmatiser une partie de la population ».
D’autres voix s’élèvent, réfutant les démentis et accusant cette fois le gouvernement de vouloir « étouffer l’affaire des vols et des caillassages ».
Bref, grosse cacophonie online !

A titre personnel, je dois l’avouer, j’ai cru à ces histoires de vols et de caillassages. Et c’est justement ce qui m’a choqué : j’ai cru qu’il était possible que des gens aient fait ça. Je me suis donc permis un tweet pour partager mon ressenti :

A la suite de ce tweet, j’ai reçu plusieurs messages et cela m’a encouragé à développer mon propos et mes interrogations sur ce blog. Comment en sommes-nous arrivés au point où dans un pays comme la France, il nous parait possible que des personnes soient capables d’aller dépouiller des cadavres après un accident de train ? Sommes-nous réellement en train de nous dire que dans cette société, nos contemporains brouillent la frontière entre l’homme civilisé et l’animal ? Mais surtout – et c’est sans doute la question la plus essentielle – qu’est-ce qui sépare notre ressenti de la réalité ?

Pour moi qui vais être papa dans quelques mois, ces interrogations sont très importantes. Mon fils doit-il s’attendre à grandir dans un pays où l’ambition républicaine se frotte à la pire des barbaries ? Ou dois-je être rassuré par ceux qui avancent que tout cela n’est que manipulation de nazillons ?

Malgré mon optimisme habituel, j’ai une impression assez désagréable : je pense que ce ressenti n’est pas très éloigné de la réalité. Moi qui vit dans une grande ville (Marseille), je suis chaque jour le témoin de la lente descente aux enfers de la société dans laquelle nous vivons. Elle est encouragée par un mal très simple à décrire : l’ignorance.
Vous me direz, l’ignorance est le fléau des sociétés depuis des siècles. Pourtant, quelque chose a changé : aujourd’hui, l’ignorance est érigée en dogme, en norme. On starifie des crétins, on sacrifie la décence à la recherche de célébrité, les esprits éclairés doivent se battre plus dur qu’il y a un siècle contre des obscurantismes surprotégés, le respect et l’éducation sont des notions en voie d’extinction, etc.
La société française a franchi un sombre cap et nous sommes entrés dans l’ère du renoncement et du recul. Nous régressons et nous nous replions sur nous-même. Dans une société du moi où seul le matériel compte, on peut facilement envisager que des gens se précipitent dans un train accidenté pour voler un iPhone 5 sur le cadavre encore chaud d’une personne qui pourrait être leur mère. Cette horreur est aujourd’hui entrée dans le champs des possibles.

Le drame de Brétigny nous offre l’opportunité d’ouvrir les yeux. Faisons en sorte de réagir avant que la rumeur soit rattrapée par la réalité.

Photo : Euronews

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